De battre son coeur s'est arrêté
Hier Marco est mort. J'ai un peu du mal à y croire. Pourtant aujourd'hui je suis chez moi au lieu d'être chez lui. Marcolito, Marc Vador, le plus chiant et le plus attachant de tous mes patients. Caractériel, hyper anxieux, maniaque du contrôle, très égocentrique, exigeant tout tout de suite, mais quand même. Un geek otaku ascendant lol cat, qui venait d'installer World of Warcraft sur son ordi pour jouer une elfe de sang et un gobelin, qui attendait avec impatience la sortie d'un émulateur pour pouvoir jouer à Pokemons 4 puisque les consoles lui étaient inaccessibles, et qui me soutenait que les chats bougeant à une vitesse sur-terrestre, ils étaient forcément quantiques...
Marco, qui connaissait au million d'années près la succession des divers continents depuis la formation de la planète, qui m'a appris que le calcium est un métal, et qui s'interrogeait sur les versions mangas des robots de Pacific Rim : est-ce que ce sont des exosquelettes prévus pour des cul-de-jatte, ou des androïdes avec des articulations métalliques au milieu de leur chair si sexy ? Marco avait mal avant même qu'on le touche, Marco était même capable d'avoir mal à son lit, mais des fois il oubliait d'avoir mal parce qu'il était lancé dans une grande hypothèse philosophique sur les capacités atmosphériques d'engins spatiaux plus grands que des planètes. Des fois quand il était bien lancé, il ne se rappelait même plus s'il avait goûté. Marco n'aimait que la cuisine de sa mère, et s'était indigné sur ma description de fraises au basilic d'un "c'est criminel...". Marco acceptait de manger bio, sauf la glace au chocolat, qu'il exigeait "bien chimique" pour avoir plus de goût.
Marco avait des cils très longs, et il voulait des fois qu'on les tire, c'était pas toujours facile de les attraper mais quand on y arrivait ses paupières faisaient un petit "plop" très satisfaisant. Il savait aussi rentrer ses cils du bas à l'intérieur de la paupière, ça lui faisait un regard totalement étrange, et pour une de ses infirmières, limite dérangeant. Il n'aimait pas qu'on le voit sourire mais il avait trop d'humour pour réussir à s'en empêcher et des fois il était rattrapé.
Les journées chez lui, passé le fastidieux combat de la toilette, c'était plutôt tranquille, il était sur son ordi, et régulièrement il m'appelait : 'egardez, ça... avec son intonation en montagnes russes. Et je venais voir, un gif de chaton excité, une vidéo de fan hommage à un anime, une série de photos de gateaux tous plus caloriquement attirants les uns que les autres, un projet de lampe design en accordéon, ou cette histoire aberrante de gens menaçant de traduire en justice leurs voisins parce qu'ils avaient fait construire une rampe d'accès devant chez eux pour leur fille, et que bien que située à cinq cent mètres de la maison des abrutis, ça dévaluait leur bien...
Marco aurait bien aimé une fille chat en tenue de soubrette en guise d'auxiliaire, il devait se contenter de nous, me disait de ne plus remettre tel pantalon taille (trop) basse, constatait que ses genoux avaient touché plus de seins que lui au cours de sa courte vie, Marco aurait préféré que son autre infirmière le félicite de sa bonne conduite pendant la toilette avec autre chose que du chocolat, elle avait une poitrine tellement généreuse...
Marco vous cueillait à peine arrivée en hiver d'un "Fais sentir les mains ?", toujours trop froides. Il voulait qu'on le remonte dans le lit en le tirant par la tête, et au début j'avais toujours peur de lui déboiter des vertèbres. Il avait des exigences ultra-précises sur la façon de lui tenir les chevilles pour lui allonger les jambes quand on bougeait le lit, par dessus quand les pieds du lit étaient à plat, par dessous quand les pieds du lit remontaient, et je me plantais une fois sur deux, c'était tellement compliqué. Marco détestait la langue française et ses u et ses ou impossibles à différencier pour lui, et le jour où je lui ai parlé de sur/sous, dessus/dessous, au-dessus/en dessous, il s'est rendu dingue, en plus il n'articulait pas les r, alors une vraie galère, finalement on s'était mis d'accord sur dessus et sous, mais des fois ça buggait, bien sûr.
Il ratiocinait à l'extrême sur pourquoi quand c'est moi qui le dis ça vous plait pas et moi je serais obligé de l'accepter venant d'une telle, ou non mais j'ai dit ça mais parce que vous aviez dit ça, ou non mais quand c'est comme ci il faut faire comme ci et quand c'est comme ça c'est pas pareil, et au bout de quelques mois j'avais pris l'habitude de franchement l'envoyer chier, Marco, tu me saoûles, sérieux. Les deux ou trois fois où je me suis vraiment énervée, il s'est excusé, mais sinon il avait plutôt tendance à s'en foutre.
Je voulais l'embarquer à la Japan Expo mais il fallait d'abord qu'il se réhabitue au fauteuil, et bien sûr la mousse de soutien pour ses jambes n'était pas bien adaptée, c'était pas gagné, et puis on avait commencé à discuter sur comment il devrait s'habiller pour sortir, vu que d'habitude il était en couche-tee-shirt dans son lit, et on avait conclu qu'il lui faudrait des pantalons avec des scratchs le long des jambes, mais oui, Marco, un pantalon de streep-teaser, doré, avec des paillettes, à fond !
Malgré tout, malgré les heures d'angoisse au tout début à se demander comment on allait tenir le coup avec un numéro pareil, malgré les négociations sans fin pour qu'il accepte un shampooing, un rasage ou une demi-heure dans son fauteuil, malgré les batailles pour lui enlever l'ordi pendant les repas, il était super-attachant. Je lui avait dit qu'il pourrait vivre au moins jusqu'à 45 ans, puisque Gilles en est là. Et il avait 24 ans.
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