comment devenir schizophrène, obèse et célibataire en moins de six mois

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Prenez un patient atteint de SLA (pour laquelle il n'y a pas de traitement), assortie d'éruptions cutanées idiopathiques se manifestant par des démangeaisons intenables et des rougeurs ornées de crêtes (pour lesquelles, comme les dermatologues du coin sont plus occupés à skier qu'à venir trouver la cause, il n'y a pas de traitement), et d'une hypersalivation qui le laisse au maximum vingt secondes sans coulée de bave (pour laquelle le traitement consiste en une ablation des glandes salivaires, refusée par le patient, qui ne tient pas à sortir de chez lui vu qu'il faut six personnes pour faire passer le brancard par la fenêtre de sa chambre), avec bien sûr trachéotomie, gastrostomie, spastie (raideur des membres) et douleurs à la manipulation.
 
Prenez également sa femme (façon de parler, même si elle est buônne). Gentille, intelligente, dynamique, bonne cuisinière, et maniaque. Pas au sens psychiatrique du terme, comme dans maniaco-dépressive, nan, ça serait trop simple à gérer. Non, maniaque au sens où on essuie le lavabo après s'être lavé les mains, où le carrelage est sale si les joints sont gris, où l'éponge et le liquide vaisselle sont rangés dans le placard sous l'évier, et où une goutte d'eau par terre, c'est le drame de sa journée. Ajouter, à son amour pour une maison morte (puisque la vie est synonyme de saletés), son amour fusiono-passionnel pour son mari, dont l'ampleur du handicap l'oblige à accepter l'aide d'auxiliaires de vie, tout en refusant qu'ils ou elles puissent faire son travail auprès de lui aussi bien qu'elle ("Garance il faudrait peut-être mettre l'aérosol à C, le kiné ne va pas tarder" - Alors comment te dire que ce que tu vois sur le plan de travail c'est un aérosol en kit à côté d'une dosette de sérum phy et d'une dosette de Mucomyst, mais que j'ai du m'interrompre deux secondes le temps d'essuyer la bouche de ton mari...).
 
En tant qu'employeur, envoyer la même personne sur place du mardi au samedi, de 9h à 19h, à l'exception du jeudi matin, où c'est votre serviteuse qui s'y colle. Serviteuse qui est à son grand étonnement capable d'encaisser beaucoup de choses de la part de ses patients et de leur famille - capable d'éponger le lavabo après chaque lavage de main (compter une moyenne quotidienne de quatorze fois, tripler en cas d'encombrement bronchique hivernal ou de dérangements intestinaux ponctuels), capable de passer trois cents kleenex par demi-journée en essuyage de bave (c'est pas moi qui les paye, et c'est encore plus chiant pour le patient que pour moi), capable de renoncer à la pause-clope pendant la visite du kiné parce que la femme du patient a subitement décidé qu'il fallait rester pendant la séance pour essuyer la bouche du patient (ce que le kiné fait tout seul depuis des mois sans en prendre ombrage), capable par conséquent d'envisager l'achat de patchs à la nicotine pour tenir dix heures sans tuer quelqu'un en ne fumant qu'une cigarette après le repas (oui, parce que j'ai tenu bon aujourd'hui, mais pour lundi prochain je revendique le droit à une aide chimico-pharmaceutique), capable d'accepter qu'il lui faille presque un an pour se sentir à l'aise dans les manipulations du patient et l'affirmation de ses compétences professionnelles devant la femme du patient, capable d'accepter également l'ambiguïté de la relation triangulaire patient dépendant - épouse fusionnelle - auxiliaire.
 
Serviteuse en revanche incapable de composer avec les injonctions contradictoires émises par la femme du patient. Jeudi dernier, je vais boire un verre d'eau à la cuisine, et comme elle est maniaque, je le lave, je l'essuie et je le range, en accélérant le mouvement vers la fin parce que "Faut pas laisser C tout seul si longtemps, on l'entend pas s'il salive". Ce matin, je vais boire un verre d'eau, je le rince, et je le pose sur l'égouttoir, histoire de gagner vingt secondes et parce qu'il y a de fortes chances que je m'en reserve dans la journée : "Garance, j'ai rangé ton verre, la prochaine fois tu le feras toi-même". Ce matin toujours, elle passe la matinée à cuisiner, je la laisse donc faire son affaire et attends qu'elle ait terminé, récuré sa cuisine, et soit prête à prendre le relais auprès de son mari pendant que j'irais déjeuner. A 13h20 : "Garance, tu fais la grève de la faim ? Tu peux y aller, hein, y a le babyphone à la cuisine, tu l'entendras s'il t'appelle". Gni. Alors, moi, y en a pas tout comprendre. Moi y en a devoir ranger mon verre, mais pas perdre vingt secondes à le faire pour pas laisser le patient tout seul, mais pouvoir prendre vingt minutes pour déjeuner. Moi y en a voir le moment très proche où sans soutien psychologique, je vais devenir célibataire - André va vite en avoir marre si je rentre hystérique tous les lundis soirs, obèse - sans fumer va bien falloir que je compense, et schizophrène - essayer de démêler ce que je suis censée faire au milieu de tant d'ordes paradoxaux va très très vite outrepasser mes capacités cérébrales.
 
Bon, je dis ça, mais après un petit verre de whisky ça va beaucoup mieux, alors peut-être que je vais juste finir alcoolique :)
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