cher monsieur le président, candidat à sa succession
Je suis auxiliaire de vie, non diplômée, et en comptant la "prime" des aspirations endo-trachéales que je suis habilitée à effectuer chez les personnes sous respirateur, je gagne environ neuf euros brut de l'heure. Je travaille à domicile chez des personnes très lourdement handicapées, auprès de qui je suis amenée à faire des gestes techniques, engageant mes responsabilités pénale et morale, que je ne suis pas payée pour faire, puisque ce sont les infirmières et les kinésithérapeutes qui le sont, mais que je fais quand même, puisqu'ils ne sont pas systématiquement présents quand c'est nécessaire. J'ai en frais fixes, depuis cinq ans que je travaille, le loyer, l'électricité, le gaz, l'internet, le portable, les impôts, et, parce que j'ai quelques convictions, un don ridicule à Aides, et un demi-panier de légumes bio, partagé avec ma mère. Je m'habille chez Emmaüs, n'étant heureusement pas tributaire de la mode pour mon apparence, et fais mes courses chez Ed, sauf, je l'avoue, pour les produits d'entretien et cosmétiques, que j'achète bio dans des boutiques spécialisées. N'ayant à charge ni parent, ni enfant, ni conjoint, et mon chat admettant les croquettes premier prix, bénéficiaire en outre d'un véhicule de fonction pour lequel je n'avance qu'une partie des frais d'essence et de péage, ma vie devrait être super-cool.
Las, j'ai beau travailler plus de cent quatre-vingt heures par mois, je ne peux plus, contrairement à il y a trois ans, m'offrir un resto par mois, du matériel de bricolage quand j'en ai besoin, un ciné ou une soirée de temps en temps, prêter de l'argent à mes amis moins chanceux que moi, ou remplir mon frigo de petites choses agréables à grignoter, du style viande ou fromage un peu élaboré. La nouvelle convention collective qui régit ma branche, passée in extremis le 29 décembre suite au forcing d'AG2R, nous a imposé une mutuelle plus chère et moins intéressante que celle que j'ai du résilier à mes frais, prévoit désormais 2.08 jours de congés accumulés par mois au lieu de 2.5 précédemment, et plafonne le nombre d'heures mensuelles à cent soixante-dix.
Je n'ai pas voté pour vous, et ne suis pas prête de le faire. Vos propositions sont strictement les mêmes qu'il y a cinq ans, mais il n'est pas nouveau que vous êtes incontestablement le roi des belles paroles creuses qui font bling-bling à l'oreille, et des réformes dévastatrices qui font mal au cul. Non, ce qui m'a hérissé le poil, c'est cette envolée lyrique sur la "revalorisation de la valeur travail", et l'allègement des cotisations sociales promis aux "bas salaires", comprenez entre 1200 et 1450 euros net, qui devrait permettre à leurs heureux bénéficiaires de gagner environ mille euros de plus par an. Non seulement cette augmentation est à peu près aussi insignifiante que le tarif remboursé par la Sécu pour les verres de lunettes, puisqu'elle équivaut mirifiquement à moins de cent euros par mois (je suis nulle en maths mais y a des limites), mais en plus, il est de notoriété publique que lorsque l'Etat fait cadeau aux patrons des charges sociales, il se garde bien de les reverser de sa poche à la Sécurité Sociale, ce qui, curieusement, creuse le déficit, dont on rend ensuite les patients responsables, au motif que les dépenses de santé sont trop élevées - oubliant fort à propos, au passage, et comme pour n'importe quel déficit public, qu'un budget s'établit également en tenant compte des recettes.
Je pourrais participer à changer cet état de chose, me direz-vous. Par exemple, militer, si je n'avais pas le sentiment que les chapelles institutionnelles, qu'elles soient partis, syndicats ou associations, ne travaillent que pour leur paroisse, sont partagées entre querelles intestines visant à grapiller quelques miettes d'influence et démotivation soigneusement immobiliste des bonnes volontés éventuelles, et qu'au final elles ne servent qu'à intégrer un discours pré-mâché, forcément réducteur. A la place, je me vidange sur mon blog, et, revenant au misanthropisme de mes jeunes années, envisage de vous envoyer une proposition de loi visant à faire inscrire au fronton de toutes les maternités, histoire que les générations futures soient prévenues, "Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance", merci à Dante, il avait tout compris.
Je ne vous salue pas. Je pense sincèrement que la plus trash des stars du porno ferait une candidate moins obscène que vous.
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