les aventures de croisière boy

On dort peu avant un départ, le réveil nous libère de l’appréhension. Place à l’action.
La vieille machine démarre du premier coup mais on n’est pas près de démarrer.
Les minutes s’écoulent pour que le moteur chauffe, bientôt c’est le tour des cerveaux cherchant comment stopper la fuite.
Première mi-temps, coup dur, soudure et on remet en route.
On a tous eu le temps d’être réveillé, moi le dernier.
Le moteur tourne et ce ne sont pas quelques résiduelles gouttes qui nous empêchent de démarrer, face au courant, au point mort, on écarte l’arrière puis on détache l’avant, vitesse enclenchée on accélère, remontant le courant pour aller trouver l’espace de faire demi-tour, car on va dans l’autre sens.
C’est le départ, le point ultime de non-retour, le quai s’éloigne ou bien c’est moi, ce sol où je me croyais rivé s’écarte et disparaît presque aussitôt.
Le demi-tour accompli, il devient difficile, avant l’imminent passage de la première écluse, de ne pas prendre en considération la réalité d’une augmentation sensible du niveau de l’eau du ballast de la salle des machines en raison des gouttes s’échappant de différents points du système de refroidissement du moteur, en particulier celles constituées en jet à proximité de la soudure la plus récente.
Nous nous ramarrons, deuxième mi-temps, deuxième coup dur, pour constater que si la soudure fuit, c’est surtout à cause de la rupture du tuyau à sa base.
Le moteur a trois cylindres donc il ne tourne pas carré, à fortiori pas rond.
Il en résulte des vibrations vidant les étagères situées dans son périmètre d’action, environ 30 m², au-dessus. Le chat qui n’a jamais connu ça et qui n’aime déjà pas la voiture, s’est réfugié au fond de la cale.  Nous avons appris à changer les verres de place avant le départ et pour les livres ce n’est pas grave, mais la tuyauterie du circuit de refroidissement ne l’entend pas de cette oreille.
Elle refuse obstinément de se laisser ranger dans un placard mais ne peut s’échapper par la chute, c’est pourquoi, droite dans ses bottes, elle rompt.
Bonne pâte, nous la tronçonnons pour la remplacer d’une attelle en caoutchouc, et nous mastiquons la soudure. Nous profitons du temps nécessaire au séchage pour lancer le barbecue que nous rattrapons avec appétit et du rosé.
Il fait beau, il fait chaud, le soleil sur la peau parle en braille de repos, mais nous repartons.
L’écluse est au feu rouge, nous appelons, nul ne répond mais bientôt l’écluse s’ouvre, un bateau sort, nous avançons mais l’écluse se referme, dans notre ligne de mire, pas le choix nous devons traverser la rivière pour nous amarrer aux points d’attente, la manœuvre est délicate, un instant périlleuse, d’un mot nous évoquons au capitaine nos soupçons quant à la proximité du nez du bateau et de la berge, les gens dans leur jardin, partageant avec leurs invités ce délicieux dimanche ensoleillé, capturent là, par la photo, un instant précisément extraordinaire.
Nous nous amarrons, troisième mi-temps, troisième coup dur, rien d’autre à faire qu’attendre et féliciter le pilote d’avoir habilement manœuvré, en patience et en souplesse.
L’écluse se rouvre, un bateau sort, nous larguons les amarres, un bateau nous double, il rentre dans l’écluse, alors nous prenons place derrière lui.
A la fin du sassement, notre capitaine remonte à bord et nous apprend qu’il n’y a personne dans l’écluse, elle est gérée à distance par la suivante via des caméras. On ne peut engueuler personne. Trois jeunes filles profitent de la porte fermée de l’écluse pour traverser, promenade du dimanche, déambulation innocente, un haut-parleur crache des mots semblant leur être adressés, le peu que nous en entendons s’accorde avec l’image de leur demi-tour interloqué.
Nous sortons de l’écluse, j’ai le sentiment que le départ est effectif.
Nous longeons des rives connues, nous les observons d’un nouveau point de vue, nous saluons les voisins qui reconnaissent notre devise. Nous constatons l’affluence d’engeance faisant bombance sur chaque brin d’herbe d’île de France.
La deuxième écluse ne dépare pas dans la relative quiétude du parcours de ce premier bief. Pour le deuxième, nous sortons de cette écluse jolie et continuons sur la Marne jusqu’à la Seine, bien plus large, que nous remontons, le décor a changé, fini la verdure dans le béton, reste le béton, mais ce n’est pas un coup dur, nous avançons et le moteur tient bon.
La troisième écluse finit par décrocher le téléphone et nous ouvre, un bateau marchand se glisse à nos côtés, le capitaine, débonnaire, semble seul à bord, nous sortons avant lui et entamons la fin du voyage.
La rivière est large, quelques bateaux nous doublent, le copilote a cru un moment qu’on avançait à vitesse réduite, mais nous sommes bien à la vitesse maximale, et pourtant moins serait la marche arrière.
Sur le quai soudain, comme sait être soudain l’urbanisme, une foule bigarrée, constituée d’une multitude de groupes, de un à vingt individus, prenant le soleil ou l’apéro, les deux, et les grillades entre amis, les pique-niques  en famille, les confidences à deux dans l’herbe enroulés, et tous nous saluent, levant les bras, les verres, les pétards et la voix, nous souhaitant de bonnes choses même dans des langues inconnues. Et nous sentons bien là une onde favorable, une chaleur interne qui porte plus qu’elle ne chauffe, un élan de sourires.
Nous continuons et j’ai l’honneur de prendre la barre, cette péniche mesure 38 mètres sur 5, au milieu de la Seine, sous ses ponts d’autoroute, d’EDF, d’SNCF, je ne me sens ni grand ni petit, je me sens à l’abri. Je constate que notre vitesse est faible mais que nous avançons quand même.
L’entrée du port, étroite, se distingue entre les arbres, je rends la main au capitaine, j’ai bien fait, à peine l’entrée franchie il faut virer pour éviter une large barge laissant peu de marge de manœuvre, mais le pilote œuvre sous sa casquette de capitaine et nous touchons au but dans un léger bruit mat de tôles qui s’embrassent.
Nous sommes arrivés. Il ne peut plus rien arriver.
Le chat sort se frotter dans l’herbe, nous aussi nous observons ce nouvel endroit, chantier naval,  un bateau rutilant, quelques épaves sombrant, un bateau en béton qui a subi le temps mais garde assez de ressemblance avec lui-même pour m’étonner au plus haut point, j’apprends du copilote qu’un bateau en béton n’est pas une farce mais une chose fréquente quoique très délicate à réaliser. Tout comme cette traversée en somme.
 
25/03/12
Rom
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